Session 2026 : affaires de famille
Argument :
Il n’y a pas de sujet sans famille quoiqu’en aient pensé les « utopies communautaires » du siècle passé. Le vivant, le désir se transmettent et s’ordonnent à partir d’un Autre particulier et une famille ne peut se réduire à l’anonymat d’une machine ou aux idéaux d’un groupe. Cet Autre est animé lui aussi d’un désir orienté ailleurs, vers un tiers qu’on identifiait classiquement au père. Il y a aura bientôt 100 ans, Lacan qualifiait ce « couple familial » de « résidu » soulignant qu’à d’autres époques, la famille incluait bien d’autres personnages que celui de notre œdipe. Dès les années 60, il en remaniait les catégories, soulignant que l’œdipe ne tiendrait pas « toujours l’affiche dans notre société où se perd le sens de la tragédie[1] ».
Il est maintenant commun de pointer la diversité des familles : diversement adoptives, mono parentale ou conjuguant des partenaires de même sexe, ce sont les surprises de l’amour et les malentendus du désir qui semblent maintenant faire loi. Le choix du partenaire relève du sujet et semble n’obéir plus aux lois élémentaires de la parenté où l’échange des femmes assurait alliance et solidarité des groupes sociaux autrement rivaux.
Les avancées de la science et de la médecine à sa suite, rabattent toujours plus l’énigmatique désir d’enfant sur une demande : on peut choisir le moment comme le partenaire d’une conception, voire une procréation sans partenaire. Qu’en est-il alors du désir et de la sexualité ? Le droit s’épuise derrière la science pour régler alors la délicate question de la filiation.
Le nombre, le sexe et bien d’autres qualités des enfants à naître pourront être à disposition d’une volonté parentale dénuée de mystère sinon de moyens. Les lois du marché et celles de la science ne sont alors pas sans effets de remaniements sur ce qui paraissait de « naturel » dans l’institution de la famille.
Un « je le veux » semble régir le choix amoureux et le supposé désir d’enfants quand ce n’est pas une case à cocher sur le site ad hoc. Pourtant, bien des sujets, en analyse découvrent ce qui prévaut du savoir inconscient – et des symptômes attenants – dans le choix du partenaire comme dans ce qui se transmet entre parents et enfants.
Il n’y a donc pas la famille, mais une pluralité dont les formes remaniées, plus ou moins baroques, se multiplient dans les familles contemporaines qui contournent le mariage, toujours plus instable, et accentuent la singularité de ceux qui les composent.
Accueillir en analyse la moindre constellation familiale donne l’indication de la singularité de ceux qui font couple de ce qu’ils transmettent. Lacan fournit dès les années 50 des repères structuraux : l’Autre maternel, le père réduit à son nom et distinct du géniteur[2], le signifiant et l’objet qui se transmet, pas sans manque et désir. Ces points cardinaux permettent de se repérer dans la diversité actuelle des personnages qui s’articulent dans « les » familles contemporaines : toujours plus mono – homo, décomposées et recomposées. La clinique ne semble guère valider que ces remaniements bouleversent les sujets – même si les nostalgiques n’y retrouvent plus « la » famille d’antan rêvée et idéale.
Ce qui fait famille, ce n’est plus seulement le choix – toujours singulier – du partenaire, c’est aussi l’enfant à naître avec ce qui lui sera transmis. Lacan épingle cette transmission d’une phrase. Tout dépend pour lui de ce qui sera présenté comme histoire, objet, jouissance. Et c’est lui qui pourra témoigner de ceux qui lui auront servi d’Autre maternel, des objets dont il a manqué, de celui dont le nom aura indexé le « non » de la mère, des paroles qui l’auront marqué.
Bref, la famille humaine se distingue par ce qui s’y transmet et qui est toujours marqué de la parole et du langage : d’histoires, de dits et d’interdits. Mais cette parole est grosse de malentendus, de signifiants équivoques, de lettres qui véhiculent et tracent une jouissance que n’évacue pas l’œdipe, que Lacan épingle comme « idéologie œdipienne » quand il évoquait le « familialisme délirant ». A quelle place est mis un enfant dans le couple ? S’il n’est pas coincé sous la position d’idéal, si le désir de l’Autre rencontre un point de ratage, est-il alors symptôme de l’Autre ou vient-il comme « objet », saturer son fantasme[3] » ? Ce qui détermine un sujet comme ses choix les plus intimes, ce n’est pas seulement son histoire, sa « biographie infantile », mais également la modalité sous laquelle lui auront été présentés : « ce que nous appelons désirs chez le père, chez la mère… » ainsi que « le mode de présence sous lequel chacun de ces trois termes, savoir, jouissance et l’objet a »[4] lui auront été proposés.
On trouve la trace de la réponse qu’apporte chaque enfant dans l’angoisse et les fantasmes du sujet infans, comme dans tout roman familial. C’est sur le corps que se tracent les insignes et autres blasons qui seuls permettent que se transmette le vivant et le sujet qui en répond.
Dans une psychanalyse, chacun peut retrouver la place qu’il a tenu dans sa famille et à partir de là, l’issue qu’il aura à se ménager.
[1] Lacan J. Subversion du sujet et dialectique du désir, Ecrits, Seuil, 1966.
[2] Lacan J. Télévision, in Autres écrits, Seuil, 2006, p. 532 : « le père n’est pas géniteur ».
[3] Lacan J. Note sur l’enfant, Autres écrits, Seuil, 2006, p. 374
[4] Lacan J. Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, 2006, leçon du 14 mai 1969 : « la biographie infantile et dont le ressort n’est toujours bien évidemment que dans la façon dont se sont présentés ce que nous appelons désirs chez le père, chez la mère, et qui par conséquent nous incitent à explorer non pas seulement l’histoire mais le mode de présence sous lequel chacun de ces trois termes, savoir, jouissance et l’objet a… ».
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Session 2025 : Des hauts et des bas
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